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Droits des femmes : coups de canif dans le contrat de mariage

Difficultés financières, pressions familiales, femmes indépendantes… Au sud du Sahara, les divorces l’emportent de plus en plus sur la tradition. Faut-il s’en inquiéter 

divorcing coupleNeuf mois. C’est le temps qu’a duré le mariage de Dama, jeune Malien de 29 ans. Il se souvient des premiers jours, des cérémonies religieuse et traditionnelle, du passage devant le maire, de l’éternelle séance photo place Sogolon, des griots… et des quelques milliers d’euros dépensés. Originaire de la région de Sikasso (sud du pays), Dama travaille à Bamako depuis quelques années. Il est dans l’import-export et s’en sort “assez bien”. Sa femme – enfin, son ex – était étudiante en école d’infirmières, il l’avait “choisie parce qu’elle était très croyante, pratiquante”, comme lui. Ils ne se connaissaient pas tant que ça mais s’aimaient, donc qu’importe…
“On a emménagé ensemble et tout est allé très vite ensuite, explique le jeune homme. Elle et sa famille attendaient beaucoup de moi, financièrement. Étant moi-même l’aîné d’une grande fratrie, je ne pouvais pas me permettre de prendre aussi ma belle-famille en charge !” Les disputes s’enchaînent, et puis un soir : “Je suis rentré à la maison et il n’y avait plus rien. Elle était partie en emportant les vêtements, les meubles, la télévision et même les ampoules.” Depuis, le divorce a été prononcé religieusement, mais pas civilement. “Elle ne veut pas commencer les démarches et moi non plus, donc nous sommes en stand-by”, sourit Dama, détendu et heureux, car il a déjà prévu de se remarier, religieusement toujours, dans quelques semaines.
Comme Dama, de plus en plus de Maliens divorceraient aujourd’hui. Simple hypothèse ou fait avéré ? Le projet Recofem (Renforcement des capacités des organisations féminines du Mali), appuyé par le ministère de la Promotion de la femme, de la famille et de l’enfant, a lancé une étude sur la problématique du divorce, publiée en juin 2012, pour en avoir le coeur net. En se fondant uniquement sur les cinq plus grandes villes du pays (trois communes de Bamako, Kayes, Gao, Mopti, Sikasso), l’étude révèle ainsi qu’entre 2009 et 2010, par exemple, le nombre total de divorces est passé de 852 à 1 128, soit une augmentation de 24,5 %. En 2010, la majorité de ces divorces a été demandée (53 %) par des femmes. “Les difficultés financières sont à la source de la plupart des conflits au sein des couples maliens, mais elles n’expliquent pas tout, déclare aujourd’hui Elisabeth Stéphanie Condé, coordonnatrice du projet Recofem. Très souvent, il y a un manque de préparation au mariage, une méconnaissance réelle du rôle et des responsabilités de chacun. La mondialisation aidant, l’idée que le divorce puisse être une option tout à fait envisageable imprègne aussi les esprits, notamment des jeunes.”
28% de divorces supplémentaires entre 2012 et 2013 en Afrique du Sud
Sur le continent, le Mali est loin d’être un cas isolé. Néanmoins, le manque criant de statistiques fiables limite l’analyse du phénomène. Déficience à laquelle s’ajoute l’impossibilité de comptabiliser tous les mariages et divorces purement traditionnels ou coutumiers, comme ceux de Dama. Dans l’Annuaire démographique de l’ONU 2012 (le plus récent à ce jour), par exemple, seuls neuf pays africains, la plupart au Maghreb, ont fourni des données sur cette problématique.
L’augmentation du nombre de divorces dans les pays africains est-elle concomitante de leur développement économique, comme c’est le cas en Chine, en Thaïlande ou au Brésil ? Pas forcément… En Afrique du Sud, par exemple, première puissance économique du continent, le nombre de divorces est en constante baisse depuis près de dix ans, selon les statistiques du gouvernement. Alors que 31 370 divorces étaient prononcés en 2002, ils n’étaient plus que 20 980 en 2011, soit un tiers en moins. Une diminution qui s’explique notamment parce que les Sud-Africains se marient moins (- 5 % de mariages civils sur la même période, quand le nombre de mariages coutumiers s’effondre de 70 %), mais qui est à relativiser à cause de l’encombrement des tribunaux du pays, où les demandes de divorce s’entassent (+ 28 % entre 2012 et 2013), en attendant plusieurs mois, voire plusieurs années avant de pouvoir trouver une issue et donc, d’être pris en compte.
Autre géant économique, le Nigeria. Dans le seul État de Kano (dans le Nord), où se trouve la deuxième ville du pays, à majorité musulmane, le nombre de femmes divorcées a atteint des records : 1 million selon l’ONG nigériane Voice of Widows, Divorcees and Orphans. Les autorités religieuses et fédérales, qui parlent d'”épidémie du divorce”, ont même décidé de réagir en organisant et finançant depuis quelques mois des mariages de masse. En seulement dix-huit mois, 4 461 mariages y ont ainsi été célébrés, en quatre fois, dont 1 111 le 19 décembre dernier. Le procédé est bien rodé : les candidats au mariage ont préalablement rempli des formulaires pour décrire le type (âge, taille, corpulence) de partenaires qu’ils recherchaient, et sont repartis, une fois mariés, avec matelas, nourriture et petite liasse de billets sous le bras pour démarrer leur nouvelle vie. “Le taux élevé de divorces dans notre État multiplie les naissances hors mariage avec des nouveau-nés jetés à la rue, ce qui conduit à une décadence morale”, s’est plaint le gouverneur adjoint de Kano, Abdullahi Umar Ganduje. Les associations, elles, fustigent la facilité avec laquelle les hommes peuvent répudier leur femme dans cet État qui applique la charia depuis 2000. Il leur suffit en effet de répéter trois fois la formule “Je te répudie”, puis d’en informer le bureau de la Hisbah, la police islamique des moeurs.

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Des conseillers qui aident les gens à régler leurs problèmes de couples

En Côte d’Ivoire, pour éviter de rompre leurs voeux, certains consultent désormais des conseillers conjugaux. Michelle Tanon-Lora est l’une des rares du pays. Depuis deux ans, elle officie même quasi quotidiennement sur Radio Nostalgie et aide les auditeurs (une quinzaine par jour) à régler leurs problèmes de couple. Dans son cabinet, elle reçoit aussi chaque année près de 250 personnes. “C’est un métier qui n’est pas très connu ici, mais j’accueille de plus en plus de clients, explique Michelle Tanon-Lora. Ce sont en général des couples de jeunes cadres, mariés depuis au moins sept, huit ans. Financièrement, le couple a réussi mais, sur les plans affectif et psychologique, son état s’est fortement dégradé.” Le plus souvent, ce sont les épouses qui font appel à Michelle, les maris ne viennent que dans un second temps. Les couples qu’elle n’arrive pas à “sauver” sont “ceux qui s’accrochent le plus au passé et refusent de faire le pas nécessaire pour avancer”. Pour la conseillère conjugale, l’augmentation du divorce en Côte d’Ivoire est une réalité qui s’explique, certes, comme partout ailleurs, par “des visions différentes du mariage au sein des couples”, par la “présence de certains satellites, tels que les parents, beaux-parents, qui peuvent créer ou aggraver des conflits”, ou par “des problèmes d’ego qui défient parfois toute logique”. Mais dans son pays, selon elle, cette tendance est surtout liée au changement de mentalité des femmes : “Elles sont plus indépendantes financièrement et cela génère souvent des malentendus liés à la répartition des charges au sein du ménage. Avec, en toile de fond, cette perception traditionnelle selon laquelle une femme ne doit pas nourrir ni entretenir un homme, ni même, parfois, ses enfants.” Les femmes sont aussi plus indépendantes au niveau des moeurs, “ce qui se manifeste par une recrudescence de l’infidélité, qu’elle soit féminine ou masculine”.

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