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Lettre – par Zohreh Shafa’i

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Un matin, en Iran, aux aurores, j’ai appris que les Gardiens de la Révolution (pasdarans) avaient fait irruption dans notre maison et arrêté ma mère, sous les yeux horrifiés de mon frère alors âgé de 7 ans. Ils nous ont confisqué notre maison.

Ma mère a été accusée d’avoir organisé une cérémonie funèbre à la maison en mémoire d’Abbas Omani. Abbas, un adolescent qui vivait près de chez nous, avait été abattu d’une balle alors qu’il distribuait le journal de l’OMPI. Il n’avait que 16 ans.

J’avais 18 ans, nous étions au printemps 1980, quelques mois après la révolution iranienne. Ma mère a été relâchée deux mois plus tard, et elle a réussi avec beaucoup de difficulté à récupérer notre maison. Mais au bout de quelques mois, les pasdaran l’ont à nouveau arrêtée, cette fois avec mon père et mon jeune frère de 16 ans.

A l’époque, les sympathisants de l’OMPI, le groupe le plus important et le plus populaire en Iran, se faisaient massacrer par le régime pour le seul fait d’avoir exprimé leurs convictions et leurs opinions. Les médias du régime avaient annoncé que toute aide matérielle aux Moudjahidines du Peuple, comme la distribution du journal, la collecte de fonds et l’aide médicale – qui était le travail de mon père, médecin – constituait un crime. Les mollahs, « gardiens de la foi », avaient décrété qu’ « ils méritent tous la peine de mort ».

Le régime a mis un point d’honneur à annoncer les exécutions sinistres et à semer la terreur dans la population dans le but de décourager toute aide à l’OMPI qui résistait aux mollahs. Ils étaient pressés d’atteindre cet objectif vital. Les exécutions de masse des prisonniers politiques avaient donc lieu sans même leur enregistrement préalable au service d’admission des prisons. Les medias publiaient les photos des exécutés, demandant à leurs proches de les identifier et de contacter les autorités pour récupérer les corps, après avoir remboursé les balles utilisées pour leur exécution !

Je consultais chaque jour le journal pour voir si mes proches faisaient partie des victimes, jusqu’au jour où le moment que je redoutais le plus est arrivé. Le 28 septembre 1981, Keyhan a publié les photos de 53 personnes exécutées à la prison d’Ispahan, et parmi eux, mes parents (Morteza et Efat Shafaei) et mon frère Majid de 16 ans.

la famille Shafai

J’ai fixé leurs visages innocents, et je me suis mise à pleurer, et une immense douleur montant du tréfonds de mon âme a envahi tout mon être. J’aimais ma famille. Pour quels crimes avaient-ils été exécutés ?

J’avais énormément de peine les jours suivants, et le souvenir des paroles de mon père exprimant sa passion pour la liberté comblait sa douloureuse absence. Je me rappelais que lorsque les sauvages de la milice du Bassij avait brûlé sa voiture, il m’avait dit : « Ma chérie, quand on décide de lutter pour la liberté, on doit tout sacrifier. Aujourd’hui ils brûlent notre voiture, demain ils prendront notre maison. Un jour, nous aurons peut-être même à donner notre vie ! La liberté n’est pas donnée sur un plateau d’argent… »

Six mois plus tard, mon frère Javad, 27 ans, ingénieur industriel, a été arrêté et tué sous la torture et le mois suivant, mon unique sœur, Maryam, 24 ans, a été assassinée avec son mari.

Quelques années plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer d’anciens prisonniers, compagnons de cellule de mes parents. Ils m’ont raconté leurs souvenirs sur les aspirations héroïques de mon père et de ma mère alors qu’ils étaient sous la pression cruelle des interrogateurs et de la torture, et qu’on leur offrait la « liberté » en échange d’interviews télévisés où ils renieraient leurs opinions et condamneraient l’OMPI.

Ils m’ont dit que mes parents avaient rejeté cette offre honteuse et préféré la prison et l’exécution, et qu’ils sont restés fidèles et loyaux à la cause de la liberté pour l’Iran.

En tant que victime de cette dictature, dont les proches ont trouvé la mort aux côtés d’autres Iraniens pour la liberté et la démocratie, je suis choquée par les déclarations de l’ambassadeur américain Lawrence Butler dans l’article du New Times York du 22 juillet 2011 « Un groupe d’exilés iraniens pose une question épineuse pour les USA en Irak ».

Est-ce que M. Butler connaît notre histoire et nos vies? Pourquoi en est-il venu à condamner la résistance et la bravoure des victimes plutôt que les crimes et les atrocités des agents et des tortionnaires des mollahs?

Est-ce que M. Butler s’est arrêté une minute pour réfléchir pourquoi un adolescent de 16 ans avait été exécuté pour avoir distribué un tract politique ou exprimé son soutien à l’OMPI ? A-t-il même essayé de comprendre pourquoi ils ne trahissaient pas la cause de la liberté, même face à la torture et à la mort?
A-t-il même remarqué qu’en 1988 plus de 30.000 d’entre eux sont allés à la potence juste pour ne pas trahir leur croyance en la démocratie et leur soutien à l’OMPI ?

Mohammad Shafai, résident d'Achraf

Mon petit frère, Mohammad, avait seulement 7 ans au moment de la mort de mes parents. Lui, qui est le seul membre survivant de ma famille de sept enfants, est sorti d’’Iran grâce à l’aide d’amis avant d’immigré aux Etats-Unis où il a grandi et étudié dur pour devenir médecin en mémoire de notre père.

Mohammad a maintenant 38 ans et vit au camp d’Achraf, où il a décidé d’aller défendre la liberté de l’Iran avec des milliers d’autres opposants iraniens.

Je m’inquiète pour lui et tous les autres à Achraf. Je veux dire à M. Butler: vous êtes responsable pour chaque mot que vous prononcez.

Pour l’amour de Dieu, ne jouez pas votre jeu habituel de realpolitik avec la vie de nos proches. Les États-Unis d’Amérique ont la responsabilité de protéger la vie de 3400 de nos proches à Achraf et je viens de citer un cas sur des milliers. Vous êtes responsable. Les États-Unis ont signé un accord avec chacun des résidents d’Achraf en 2004 pour les protéger.

Ils n’ont pas commis d’autre crime que de sacrifier leur vie et tout ce qu’ils possèdent avec beaucoup de courage pour la liberté de leur pays. On s’attend donc à ce que d’autres leur tapent dans le dos, les encouragent et prient pour eux mais ne les poignardent pas dans le dos ni ne donnent de feu vert pour leur massacre par le régime iranien.

En tant qu’Iranienne qui aime son pays, je demande à l’Organisation des Nations Unies d’assumer la responsabilité de protéger le camp d’Achraf et j’appelle les États-Unis à tenir ses promesses de protection d’Achraf et à ne pas laisser persécuter nos proches. Pour tous ceux qui lisent mes mots aujourd’hui, je plaide pour vos prières pour Achraf et pour la libération de l’Iran.

Zohreh Shafaï est une militante des droits humains et une figure de proue dans le mouvement d’opposition iranien pour la liberté en Iran

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